Mathieu Bucher : « L’argent ne fait pas le bonheur, même en Ligue 1 »

Mathieu Bucher a intégré le groupe professionnel du RC Lens à seulement 17 ans. Une ascension fulgurante, mais silencieuse sur l'essentiel : le mental. Aujourd'hui formateur de jeunes joueuses en Suisse, il revient sans détour sur la pression, les doutes et ce tabou qui a longtemps régné dans le football masculin, la santé mentale.

  • De plus en plus de joueurs osent aujourd’hui parler de santé mentale, pourquoi ce n’etait pas le cas à ton époque ?

Je me demande d’abord si, dans la société en général, aller voir un psychologue ou un psychiatre n’était pas encore tabou. On entendait souvent dire qu’aller voir un psy c’était pour les fous, ce qui n’est pas le cas. Dans le foot masculin, l’environnement était très masculin, parfois un peu macho, donc reconnaître une faiblesse ou avoir besoin de quelqu’un pour façonner son mental, c’était difficile. On disait souvent : « je n’en ai pas besoin, ça va ».

Moi, je suis allé voir une psychologue du sport une seule fois parce que j’avais l’impression que ça ne me servait pas. Avec le recul, j’aurais peut-être dû y retourner simplement pour parler et prendre conscience de mon potentiel. À l’époque, les entraîneurs et le staff étaient surtout dans l’évaluation et le jugement de la performance, pas forcément dans la recherche des causes. Aujourd’hui, ça a beaucoup évolué avec le coaching et l’intégration des préparateurs mentaux dans les staffs ou en individuel. Il y a clairement une grande différence avec mon époque.

Crédit : "La voix du Nord"

 

  • As-tu ressenti de la pression mentale durant ta carrière, et si oui comment as-tu géré cette pression ?

Oui bien sûr. J’ai intégré le groupe pro à 17 ans, donc tous les jours c’était un challenge de me dire que je jouais avec Sibierski ou El-Hadji Diouf et qu’il fallait être au niveau. Je me mettais beaucoup de pression à l’entraînement pour performer et me sentir à la hauteur. Malgré mes efforts, je n’avais pas vraiment de retour et je ne savais pas si ce que je faisais était bien ou pas.

Du coup, j’étais souvent dans une dynamique de me dire que je n’étais pas au niveau. Avec le recul, c’est normal : à 17 ans tu ne peux pas être au niveau d’un joueur de 28 ans. Mais à l’époque on était moins encadré sur cet aspect-là et j’avais l’impression que je devais être aussi performant que les autres.

Aujourd’hui, avec le recul et mon rôle de formateur, je comprends qu’il y a un processus et qu’il faut du temps. J’ai surtout l’impression qu’on n’avait pas beaucoup de suivi et qu’on ne m’aidait pas vraiment à comprendre mon potentiel et le temps nécessaire pour l’atteindre. C’est quelque chose que j’essaie aujourd’hui de mettre en perspective.

  • Que penses-tu de la surcharge des calendriers footballistiques avec l’ajout de nouvelles compétitions comme la Nations League ou la coupe du monde des clubs. 

La coupe du monde des clubs, je trouve ça aberrant,c’est une période qui devrait être consacrée au repos, donc c’est dommage de rajouter ça.

Moi je pense qu’il faut séparer les calendriers des clubs et des équipes nationales. Les joueurs sélectionnés représentent une minorité, donc il ne faut pas adapter tout le système pour eux. Le plus important, c’est un calendrier simple avec championnat et coupe, puis adapter la charge pour ceux qui vont en sélection.

Par contre, la Ligue des Nations, je pense que c’est une bonne chose. Au moins, ce sont des matchs amicaux avec de l’enjeu et un meilleur niveau.

Mais la coupe du monde des clubs, ça n’a pas de sens : c’est surtout du business et ça rajoute des matchs inutiles, alors que les joueurs n’en ont pas besoin.

Crédit : "La voix du Nord"

 

  • Certaines personnes estiment que les footballeurs ne peuvent pas se plaindre car ils gagnent des sommes astronomiques. Quel message voudrais-tu leur adresser ?

 Bah premièrement que l’argent ne fait pas le bonheur, qu’on soit footballeur ou milliardaire. Et puis on a tous des périodes de doute, comme dans tous les métiers, sauf que pour le foot c’est très médiatisé, avec des montants très élevés.

Mais ça demande aussi beaucoup de charge mentale : gérer son image, la pression, c’est compliqué, comme pour toutes les personnes très exposées.

Donc penser que les joueurs ne peuvent pas avoir de problèmes mentaux ou de burn-out parce qu’ils gagnent beaucoup d’argent, c’est déplacé. Les conditions de travail comptent aussi; si on n’est pas considéré par son club ou son entraîneur, ça crée les mêmes problèmes de confiance et de bien-être que dans n’importe quel métier. Cela représente aussi un employé qui n’est pas considéré par sa direction, un employé qui ne se plait pas dans une entreprise…

  • Tu entraines aujourd’hui des jeunes joueuses en Suisse, comment fais-tu pour préserver leur santé mentale, les préparer au haut niveau ?

C’est un grand débat, il y a plein de façons de faire. Dans notre structure, les joueuses à potentiel ont accès à un coach mental si elles le souhaitent. On évalue aussi plusieurs critères toute la saison, dont le mental et la confiance en soi. Pour moi, c’est essentiel : si une joueuse n’est pas en confiance, c’est aussi à nous, entraîneurs, de la mettre dans les bonnes conditions.

On s’adapte à chaque joueuse, car il y a autant de personnalités que d’individus. Certaines jouent avec les garçons, ce qui peut être bénéfique, mais aussi parfois freiner leur prise d’initiative si elles perdent en confiance. Dans ce cas, on ajuste.

Il y a aussi beaucoup d’écoute : on est attentifs et on pose des questions si une joueuse ne va pas bien. On a également mis en place un suivi du cycle menstruel avec une personne référente. Les joueuses peuvent en parler librement, apprendre à se connaître et mieux gérer leur corps.

L’objectif, c’est qu’elles se comprennent, prennent confiance et évoluent dans les meilleures conditions pour performer.

Crédit : AFF-FVV
Cet article vous a plu. Partagez le !

D'autres articles qui peuvent vous plaire :

Décryptage

Pourquoi ton mental te bloque ?

Dans le sport, on parle souvent de physique, de technique ou de talent. Pourtant, un élément
invisible joue un rôle déterminant dans la performance : le mental. Derrière chaque erreur, chaque
doute ou chaque contre-performance, se cachent parfois des blocages psychologiques.
Comprendre ces mécanismes, c’est déjà commencer à les dépasser.

Performance mental

Trey Murhpy III : la clé de la performance sportive

Dans le sport de haut niveau, les capacités physiques ne suffisent plus pour atteindre l’excellence. Aujourd’hui, de nombreux athlètes mettent en avant l’importance du mental dans leur réussite. C’est notamment le cas de Trey Murphy III, joueur NBA, qui a partagé dans plusieurs interviews sa vision du dépassement de soi.