Santé mentale : l’envers du décor chez les champions du monde 2018

Quand on pense aux champions du monde 2018, on imagine la coupe en or, la gloire, la réussite. Mais derrière les images de célébration, une autre réalité existe, beaucoup plus silencieuse. Une réalité mentale souvent ignorée, voire niée.

Blaise Matuidi le rappelle : « Il y a peu de monde qui le sait, car quand tu es champion du monde, on voit la coupe en or, on voit que ça. Mais derrière, il y a beaucoup de choses qui se passent dans la tête des joueurs. »

Olivier Giroud va dans ce sens en évoquant la difficulté de l’après-victoire : « Quand tu es arrivé tout en haut, tu atteins le Graal. La redescente n’est pas facile à gérer. »

Il rappelle notamment qu’Adil Rami a fait un burn-out après la Coupe du monde 2018.

Malgré cette réalité, le sujet reste tabou. En France, 60 % des personnes préfèrent ne pas parler de santé mentale. Dans le sport de haut niveau, le silence est encore plus pesant. Pourtant, comme le dit Matuidi : « On aide les autres, mais on s’aide aussi nous-mêmes. »

Samuel Umtiti : de l’Everest à l’isolement

Le témoignage de Samuel Umtiti est l’un des plus marquants. Il décrit une chute brutale, autant physique que mentale :

« On est en haut de la montagne pour soulever une Coupe du monde, et quelques mois après, on est tout en bas parce qu’on ne peut plus jouer, plus courir à cause des blessures. »

À ce moment-là, le football est toute sa vie. Il ne s’attendait pas à ce que son corps lâche ainsi. Il se sent mal accompagné après la compétition, alors même qu’il est un joueur sur lequel le club compte énormément.

« L’entraîneur a besoin de toi, faut que tu joues. »
Et comme il a lui-même envie de jouer, il accepte, malgré la douleur. Ce choix aggrave son genou.

Les discussions médicales se retrouvent dans les médias. On lui fait comprendre qu’il devient un poids pour le club parce qu’il hésite à se faire opérer. Son image est tachée.

« On te regarde comme si tu avais été malhonnête, comme si tu avais volé l’argent des gens. »

Peu à peu, sa santé mentale est touchée par le regard des autres. Il s’isole. Il n’a plus envie d’inviter des amis, plus envie de sortir, plus envie de répondre aux messages pendant des mois.

« Je suis rentré dans une solitude qui m’a bousillé. »

Crédit : Booska P

“Lorsqu'une personne est touchée mentalement, c'est un danger c'est très difficile de s'en remettre.”

Samuel Umtiti

Des groupes de supporters se retournent contre lui, ce qui le met au plus bas. Beaucoup pensent qu’il est heureux parce qu’il est blessé et continue de gagner de l’argent, mais ce n’est pas la réalité.

Son quotidien devient vide :

« Le matin, je passais ma journée dans la chambre. Je ne sortais pas de mon lit à part pour aller à l’entraînement. »
Il se demande ce qu’il a fait pour mériter cela, et n’as plus de vie sociale

« Mon lit, c’était mon meilleur ami. »
La solitude devient écrasante, au point de pouvoir détruire une personne. Ne pas parler peut tuer.

Pendant des mois, il vit sans vraiment vivre :

« J’étais là sans être là. »
Sur le moment, il ne pense pas être en dépression. Pour lui, la dépression signifie la folie. Pourtant, il est en dépression sans le savoir. De l’extérieur, tout le monde pense qu’il est heureux car il possède un cadre de vie confortable, un bon salaire. Mais ce n’est pas l’argent qui le rend heureux.
Ce qui le rend heureux, c’est l’humain et le football. Et il n’a plus ni l’un ni l’autre.

Crédit : Booska P

Le regard des coéquipiers

Steve Mandanda avoue ne pas s’être rendu compte immédiatement de l’état de Samuel Umtiti :

« Concernant Sam, je ne m’en étais pas rendu compte. Mais quand on repense à l’après Coupe du monde, on comprend mieux. »

Il reconnaît avoir lui aussi traversé des moments fragiles :

« Je l’ai vécu également. On se retrouve parfois dans une situation où l’on n’ose pas avouer que ça ne va pas. »
Sans parler de dépression, il explique avoir connu des périodes où il n’allait vraiment pas bien. En tant que capitaine, demander à souffler donne l’impression d’abandonner l’équipe. Mais ne rien dire peut nuire au collectif, car on n’est pas à 100 %.
« C’est une bonne chose qu’on puisse désormais en parler. »

Pression, silence et confusion

Djibril Sidibé met en cause la pression exercée très tôt :

« Beaucoup de parents mettent une pression énorme sur les enfants dans le foot ou dans d’autres sports. Si l’enfant n’est pas accompagné, s’il n’est pas prêt ou pas formé, ça devient une charge mentale et physique. »

Dans le sport, la santé mentale reste un tabou. Il faut être fort, ne rien montrer. Raphaël Varane parle d’un mal invisible.

Être footballeur, c’est une vie hors norme, exceptionnelle, mais il y a toujours l’homme derrière. Parfois, il existe un décalage entre les deux : une réussite professionnelle parfaite, mais une détresse personnelle profonde. Il a vu énormément de joueurs souffrir en silence, à cause de blessures, de mauvaises périodes, ou même exploser après leur carrière.

Blaise Matuidi souligne la dureté du vestiaire, et nous montre que les objectifs passent avant tout. Il n’y a pas de place pour les faibles. Il faut être meilleur que l’autre pour avoir sa place.
Dans ce contexte, il est difficile de percevoir la détresse d’un coéquipier.

Parler n’est pas une faiblesse

Cécile Travers, docteure en psychologie du sport, explique que beaucoup de sportifs pensent avoir tout à gagner à se taire. Ils se sentent plus en sécurité ainsi. Pourtant, ils ont le droit d’être malheureux, en colère, dépressifs.
La société considère souvent que ces émotions leur sont interdites parce qu’ils gagnent bien leur vie. Le problème, c’est qu’eux-mêmes finissent par se l’interdire.

Il existe aussi une confusion entre force mentale, résilience et vulnérabilité.

Être mal ne signifie pas ne pas être fort.

Un problème physique mène naturellement chez le médecin, avec un traitement et un retour à la normale.
Un problème mental, lui, est perçu comme une faiblesse. Alors on ne consulte pas, on ne traite pas, et la souffrance s’installe.

Crédit : EPA
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